
🦥En bref : ce que vous allez découvrir ici
- Être occupé ou l’art du ventilateur : Dans certaines régions de France on utilise le verbe “bouiner” pour désigner une personne qui est en permanence occupée, et qui passe le plus clair de son temps à faire des choses mais aussi souvent à brasser du vent. Cette personne aura tendance à agir de façon désordonnée sera rarement satisfaite de ce qu’elle a accompli. Surtout, elle manquera de disponibilité pour les autres
- Difficile de s’arrêter : Dans le monde professionnel, avoir l’air toujours occupé est souvent bien vu, l’inverse peut même devenir suspect. Et en voyant les autres faire, on a vite fait de suivre le même fonctionnement. Surtout que le fait d’être occupé peut nous rassurer, et nous donner le sentiment d’avoir la maitrise des événements. Néanmoins ça n’est qu’une illusion, et en “bouinant” on ne fait que court-circuiter nos pensées et nos émotions.
- Trop c’est trop : Être trop, c’est une des caractéristique mais aussi un reproche souvent fait aux hypers. Mais notre société est également “trop”, puisqu’on est également toujours plus sollicités au travail et dans nos vies personnelles, par des notifications sur le téléphone et la charge mentale. Et c’est quand tout devient urgent on se sent obligé d’en faire plus, c’est comme cela que le burn-out arrive et c’est pour cela qu’il explose.
- Pour l’instant ça tient : En s’éparpillant dans tous les sens, on passe souvent à coté de qui nous intéresse ou ce qui importe réellement. D’une certaine façon cela ressemble à la procrastination. Alors lorsque vous sentez que votre corps vous envoie des signes, essayez de les écouter. Contrairement à ce que cette agitation essaie de nous faire croire, vous avez aussi le droit de vous arrêter. Sinon c’est votre corps qui le fera pour vous.
- Programmer du vide : Même s’il peut être effrayant, on a aussi besoin de vide et de temps calmes afin de pouvoir digérer le rythme effréné du quotidien. C’est ce qui permet de se reposer et également de réfléchir à ce qui se passe dans votre vie, à ce qui vous convient ou non. Cela permet d’identifier les éventuels problème notamment dans votre vie pro et voir quelles solutions existent. Si vous en ressentez le besoin, n’hésitez pas à vous faire accompagner dans cette démarche.
L’humain aime être occupé
> Bouiner, définition
L’autrice de ces lignes a vécu dans le Poitou et en a rapporté ce mot bien parlant, qui a également cours en Bretagne et en Normandie. Une personne qui bouine, selon les définitions disponibles en ligne, c’est quelqu’un qui s’affaire, passe son temps à bidouiller ou à bricoler, qui tourne en rond ou brasse du vent. Bref on ne sait pas trop ce qu’elle fait au juste, mais elle a toujours un dernier truc à faire, toujours les mains occupées, on la dérange tout le temps.
Je ne me passerais plus de ce mot, qui correspond à une réalité que j’observe souvent (et qu’il m’arrive malheureusement aussi de pratiquer). On a tous déjà rencontré quelqu’un qui était en train de bouiner, ou on s’est surpris(e) à le faire soi-même. On n’est ni vraiment disponible, ni vraiment à ce qu’on fait.
> Pourquoi bouine-t-on ?
C’est bon pour la conscience … mais pas satisfaisant
Au fond, la personne qui bouine tient l’autre à distance. Ses occupations lui permettent de se mettre en retrait, elle a déjà du courage de faire tout ce qu’elle fait, on ne saurait lui en vouloir de ne pas être plus disponible ou de ne pas en faire plus ; encore moins la soupçonner d’être inactive, voire de prendre du bon temps. D’ailleurs, je la visualise plutôt avec un air exaspéré que souriante.
Mais pour autant, elle ne donne pas l’impression d’accomplir une tâche définissable, qui aurait un début et une fin. Son occupation est une fin en soi, s’arrêter serait insupportable. Elle n’est disponible ni à l’autre, ni à elle-même ; et elle est rarement contente de ce qu’elle a fait, même lorsque c’est parfaitement honorable.
Un bon bouineur en fait bouiner dix : l’effet collectif
Dans le monde professionnel, on a vite fait de se composer ainsi un personnage toujours occupé, comme le décrit Zoé Shepard dans son brûlot « Absolument dé-bor-dée ! ». Et même si on ne le fait pas forcément pour masquer une inactivité, il est souvent difficile de ne pas suivre ce fonctionnement et l’automatiser, ne serait-ce que par mimétisme.
Dans beaucoup de services, il est de bon ton de courir toujours après le temps, le contraire serait suspect. Quelqu’un qui a immédiatement le temps de vous recevoir, et avec le sourire en plus, ça doit être quelqu’un qui n’a pas grand-chose à faire !
L’occupation peut devenir une addiction
Malheureusement, on est plus souvent en situation d’avoir trop à faire que pas assez. Et de s’en convaincre soi-même, comme dans une spirale addictive. Être occupé(e) nous rassure, nous donne un sentiment de maîtrise, le contraire serait source d’angoisse.
Normalement, un travail doit avoir une finalité, se terminer quand l’objectif est atteint. Dans un fonctionnement addictif, cette question est évacuée. Quand une tâche est finie, on enchaîne sur une autre, on en a toujours quelques-unes sous le coude d’avance (tout comme un fumeur invétéré a toujours quelques cigarettes sur lui).
Et au-delà d’un personnage joué délibérément, il est beaucoup plus fréquent que ce fonctionnement s’impose à nous de façon symptomatique, notamment dans un contexte professionnel insécurisant ; ou aussi dans un contexte personnel angoissant, comme par exemple l’aide apportée à un proche malade. Bref dans une situation face à laquelle, au fond de soi, on a raison de se sentir plus ou moins impuissant(e).
> N’en avoir jamais fini : un ressort du burn-out
Être sans cesse occupé est aussi une manière de court-circuiter la pensée et les émotions. Si on ne voit pas de sens dans ce qu’on fait, si la situation socio-économique est incertaine, ou si on lutte contre une issue négative malgré tout probable, redoubler d’efforts peut être une manière de se rassurer sur le fait qu’on est efficace et nécessaire.
C’est le principal ressort du burn-out : on se sent obligé(e) d’en faire toujours plus, dans l’espoir illusoire de résoudre le problème, d’en voir le bout, alors que le problème est probablement structurel.
“ Un des symptômes d’un effondrement nerveux imminent est la conviction que le travail que l’on fait est terriblement important et que prendre des vacances amènerait toutes sortes de désastres. ”
Bertrand Russell, La Conquête du bonheur
Trop, trop, trop …
> Notre société est « trop » !
C’est le mot qui revient le plus souvent quand des personnes hypersensibles s’auto-décrivent. Je pense trop (si vous ne connaissez pas, c’est une excellente série de livres de Christel Petitcollin), je ressens trop, j’en demande trop, trop d’émotions, trop perfectionniste …
En réalité, c’est aussi notre société qui est dans le « trop », et à ce titre, je pense que nous n’en sommes que le symptôme. Ce n’est pas pour rien si ce profil se manifeste avec cette prégnance à notre époque.
Le progrès technologique nous permet de faire de plus en plus de choses, et loin de nous soulager et de nous offrir du temps, les usages sociaux en font des obligations supplémentaires. Au travail, on ne doit plus seulement faire, mais planifier ce qu’on va faire, le vérifier, l’évaluer et rendre compte de tout ce qu’on a fait, en utilisant des outils régulièrement mis à jour, etc. Même dans notre vie personnelle, on doit sans cesse être joignable. Nos téléphones nous bombardent de notifications, les chaînes télévisées d’information nous bombardent d’annonces (généralement négatives) et en rajoutent pour garder notre attention. On a même besoin de prendre du temps pour vider enfin la corbeille de notre boîte mail. On est de plus en plus conditionnés à vivre dans une anxiété, dans le sentiment qu’on est susceptible à chaque instant d’avoir oublié ou raté quelque chose d’important ou d’urgent.
Si le burn-out est devenu fréquent, c’est parce que la société actuelle crée et entretient ce fonctionnement. Elle s’empresse de remplir le moindre « temps de cerveau disponible ». Et inversement, ce n’est pas pour rien si de plus en plus de gens finissent par aspirer, au contraire, à plus de simplicité et de recentrage sur l’essentiel.
> Réduisons vite nos déchets, ça déborde !
J’ai même le sentiment que mon métier de psychologue, et la demande croissante pour des accompagnements d’écoute ou de soutien, a un aspect symbolique par rapport à cela. Les « poubelles mentales » des gens débordent (à l’image des déchetteries bien concrètes et du plastique dans les océans).
Si nous ne voulons pas participer à ce fonctionnement et en subir les effets, la seule solution est d’apprendre à gérer notre propre quantité de « déchet » mental, à sortir nos « poubelles » régulièrement, et mieux encore, à trouver des façons de moins en produire.
Pour les jeunes générations qui naissent dans ce monde, un enjeu majeur d’apprentissage est d’arriver à faire le tri entre le pertinent et le non pertinent. A l’avenir, il ne s’agira plus tant d’avoir accès à des informations – on peut trouver tout et son contraire sans problème – que de juger lesquelles méritent notre attention.
Le risque de ne jamais arriver
“J’ai vu des femmes insister pour nettoyer toute la maison avant de pouvoir s’asseoir pour écrire… et vous savez, c’est drôle avec le ménage… il ne se termine jamais. C’est le moyen parfait pour empêcher une femme d’agir. Une femme doit être vigilante et ne pas laisser une trop grande responsabilité (ou une trop grande respectabilité) lui voler ses pauses créatives, ses élans et ses ravissements. Elle doit absolument poser ses limites et dire non à la moitié de ce qu’elle pense devoir faire. L’art n’est pas destiné à être créé uniquement dans des moments volés.”
Clarissa Pinkola Estés, Femmes
(Bien entendu, si vous êtes un homme, ou si à place du ménage c’est le travail ou les enfants, le principe reste le même !)
Le risque de ce fonctionnement, a fortiori s’il devient addictif, vous l’aurez compris, c’est de ne jamais arriver au moment de faire ce qui vous intéresse ou importe réellement. Car des choses à faire, il y en aura toujours ; entre-temps la situation risque d’évoluer … On risque de se retrouver paradoxalement pris au piège de la procrastination : le bouinage est finalement l’occupation qui cache la forêt. La vie, c’est ce qui passe pendant qu’on est occupé à autre chose !
Dans nombre de situations épuisantes, de façon paradoxale, ce qui nous épuise est finalement aussi ce qui nous y maintient. Tant que cela mangera notre énergie, on n’aura pas la force de résoudre le problème, et à moins d’une résolution spontanée, il va continuer à exister et à nous épuiser, si bien qu’on n’aura pas davantage de force demain.
Ainsi dans mon métier, j’ai souvent entendu des personnes objectivement fatiguées à qui on proposait de l’aide, répondre : « Non merci, pour l’instant, ça tient ! » Se poser, réfléchir, chercher à résoudre ce qui pose difficulté, est ressenti comme plus risqué que de continuer tête baissée. Dans ces situations, le jour où la situation évolue, on s’expose souvent à un contrecoup brutal, et c’est peut-être aussi ce qui génère une forme d’angoisse.
Que faire en cas de bouinite aiguë ?
> Apprendre à repérer les moments où ça monte
Un premier conseil serait celui d’apprendre à repérer les signes de votre corps. Quels sont les signes physiques, émotionnels, les pensées, qui m’indiquent que je ne suis plus dans l’accomplissement d’une tâche, mais dans une agitation anxieuse et improductive ? Ça peut être le souffle coupé, les oreilles qui bourdonnent, la difficulté à vous concentrer …
Ces signes sont des avertisseurs qui peuvent vous permettre de vous arrêter avant que ça ne monte davantage. Rassurez-vous, ce ne sont de toute façon pas les moments où vous seriez le plus performant(e).
> Tirer le frein d’urgence
Vous vous êtes surpris(e) en train de bouiner ? Bravo, la prise de conscience est le début du progrès ! La première chose à faire ? Vous arrêter tout simplement. Ce que vous êtes en train de faire est-il indispensable et urgent ? Dans ce cas, terminez-le, sinon prenez tout simplement 10 minutes et respirez pour commencer. Cela peut déjà être une expérience !
Ecoutez Bertrand Russell et prescrivez-vous des vacances (spoiler alert : rien ne s’effondre pendant ce temps, au pire cela mettra en lumière un dysfonctionnement et tant mieux) ! Ecoutez Clarissa Pinkola Estés et faites ce que vous aimez, pas seulement à vos rares heures perdues ! Coupez votre téléphone, partez une journée … et voyez déjà ce qui se passe dans votre tête.
> Les moments d’arrêt, voire d’ennui, sont salutaires
C’est dans ces moments, et seulement dans ces moments, que le cerveau peut se poser, réfléchir, assimiler les choses. Les professionnels de l’éducation savent qu’il faut prévoir des moments calmes dans une journée. A cause de la fatigue tout simplement, mais aussi parce que le psychisme a besoin de temps disponible pour faire son travail : c’est un temps structurant, et chez les enfants, c’est dans ces moments qu’ont réellement lieu les apprentissages, la fixation en mémoire.
Le contraire se traduit par la sensation de ne pas avoir arrêté de la journée, mais de n’avoir rien fait vraiment : on a fonctionné comme un robot, le psychisme s’est mis en apnée.
Je conseille donc de prévoir régulièrement dans son agenda des moments « inactifs ». Bien sûr, selon vos besoins, ça peut aussi être des moments d’une activité tranquille (il y a des personnes qui pensent en écoutant de la musique ou en faisant du sport … moi c’est parfois en écrivant des articles !). Mais quelque chose que vous faites pour vous seul(e), qui vous permet de respirer, pas quelque chose qui vous anesthésie une fois de plus. C’est toute la différence entre le soin de soi et l’addiction.
> Se poser sur la situation
Il arrive à tout le monde de bouiner, c’est un comportement humain. En revanche, si vous constatez que c’est récurrent, la situation mérite probablement réflexion. Que se passerait-il si vous faisiez autrement ? Au niveau du travail ou du contexte, y a-t-il quelque chose qui ne fonctionne pas, qui est mal organisé, qui n’est pas réglé ? Des tâches qui ne reposent que sur vous, des risques ? Qui pourrait être ressource pour vous, que font d’autres personnes dans la même situation ? C’est peut-être une invitation à identifier le problème et à chercher une solution.
Si on est dans une situation de plus ou moins grande impuissance face à une difficulté, ces moments sont ceux où on va probablement pouvoir élaborer ses émotions. Il n’est pas agréable de faire le constat qu’on ne peut rien contre certaines choses ; malgré tout, on ne peut pas en faire l’économie si on ne veut pas s’épuiser dans des luttes vaines et passer à côté de ce qui est réellement possible. Un accompagnement peut être indiqué dans ce passage, il ne faut pas hésiter à se renseigner sur les organismes publics ou associatifs qui existent en fonction de votre situation.
🦥Le paresseux voudrait vous dire un petit mot (rien d'obligatoire)
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