Gérer sa souffrance ou prendre les choses en main ?

Actuellement, la demande est importante pour des « solutions » … qui n’en sont pas toujours. On veut des stratégies pour « gérer », « lâcher prise« , faire avec. Si possible sans avoir besoin de parler de soi ou de se confronter à des émotions déplaisantes, et si possible sans avoir besoin de changer quoi que ce soit.
Une certaine idéologie néolibérale de « santé mentale » est en train de naître (et avouons qu’elle épouse parfois confortablement nos résistances). L’accompagnement servirait à « gérer » – c’est-à-dire éliminer proprement – les mauvais sentiments qu’on peut avoir, notamment dans un environnement de travail agressif, sans avoir autre chose à en faire. Votre situation est difficile ? Faites de la cohérence cardiaque ou du yoga et retournez-y avec le sourire !

Nous vivons dans un monde où le gentil doit aller chez le psychologue pour apprendre à supporter les choses que fait le méchant.

Sandrine Fillassier

🦥En bref : ce que vous allez découvrir ici

  1. Déjà, faire ce qu’on peut : Dans certaines situations, nous sommes impuissants, que ce soit temporairement ou définitivement. Il ne sert à rien de lutter contre ce qui ne dépend pas de nous. Dans ces moments, il est essentiel de faire ce qu’on peut, à commencer par survivre et s’offrir un peu de répit. Chercher du réconfort, même modeste, est une action en soi.
  2. Ce qui apaise n’est jamais inutile : Les accompagnements, quand ils soulagent, sont déjà un pas. Même s’ils ne règlent pas tout, ils peuvent aider à tenir, à reprendre souffle, à amorcer un chemin. L’important est qu’ils ne servent pas à fuir ou à s’anesthésier, mais à rester vivant, lucide, et à retrouver peu à peu sa marge de manœuvre.
  3. 3 Ne pas s’arrêter là : la souffrance comme signal : La souffrance n’est pas qu’un fardeau à supporter : elle peut être un indicateur précieux, un appel à agir. Si un mal-être revient, ou si l’on réagit toujours trop fortement à certaines choses, c’est peut-être qu’il y a en nous un besoin, une blessure, ou une croyance à explorer. Ne pas se contenter de « gérer », c’est se donner une chance d’évoluer.
  4. Retrouver du pouvoir d’action : Agir, même à petite échelle, rend à chacun une part de sa dignité et de sa puissance. Dénoncer, s’éloigner, témoigner, dire non : tout cela peut faire la différence. Ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité pour ne pas s’éteindre à petit feu. La souffrance ne doit pas devenir une routine que l’on apprend à tolérer.
  5. Se relier aux autres pour tenir (et avancer) : Nous ne sommes jamais seuls à vivre ce que nous vivons. En parler, se reconnaître, créer du lien permet de ne pas s’enfermer dans l’isolement. Le soutien mutuel est parfois ce qui fait basculer une situation. Et oui : à plusieurs, on va plus loin. On se soutient, on se comprend, on peut même changer les choses ensemble.
  6. La fierté de tenir bon… et ses racines : Parfois, nous tirons une forme de fierté de notre capacité à encaisser. Cela vient souvent de l’enfance, d’expériences douloureuses où « tenir » était la seule option. C’était peut-être vital à un moment, mais aujourd’hui, cela peut nous empêcher d’imaginer d’autres possibles.
  7. Nous n’avons pas à endurer pour mériter de vivre : Supporter n’est pas une finalité. Nous sommes là pour vivre, pas pour survivre en silence. À l’âge adulte, il est légitime de faire des choix qui nous conviennent. On peut choisir autre chose. Apprendre à vivre autrement, et surtout pour soi-même : voilà aussi une forme de guérison.

Faire déjà ce qu’on peut

> Oui, on est parfois impuissant face à une situation

Alors oui, il y a des situations sur lesquelles on n’a pas de prise, momentanément ou dans l’absolu ; et il est inutile de s’épuiser à se battre là où c’est peine perdue. Notre collègue qui tire toujours la tronche, on n’en fera pas quelqu’un d’agréable et de souriant. Un échange frustrant, on ne peut pas revenir dessus, il vaut mieux passer à autre chose (et s’offrir un truc réconfortant au passage, si possible). Une personne qui a décidé de nous vouloir du mal, la meilleure réaction est probablement de l’éviter au possible et de se concentrer sur autre chose.

Sans parler des situations réellement tragiques, que malheureusement il n’est pas en notre pouvoir de réparer (en recherchant l’origine de la citation, j’ai découvert qui est Sandrine Fillassier et qu’elle sait de quoi elle parle). Dans ces situations, il est absolument évident que la première chose à faire, c’est déjà de survivre comme on peut. Et de se saisir de tout ce qui peut apaiser notre peine. Déjà pour un instant. Déjà le temps de mettre un pied devant l’autre.

faire ce qu'on peut

> Ce qui nous fait du bien est toujours bon à prendre

C’est un progrès que des efforts soient faits pour tenir compte de la souffrance mentale, et il est important de se saisir de ce qui peut faire du bien. La crise du Covid a particulièrement mis en lumière l’importance de la santé psychique et les conséquences possibles lorsque la souffrance reste sans réponse. Cela a grandement contribué à démocratiser les accompagnements de toute sorte et c’est une bonne chose. On n’est plus à une époque où le psy c’était « pour les fous » ou que l’énergéticienne était une originale. Il existe aujourd’hui une offre très diversifiée d’accompagnements autres que médicaux, et c’est une bonne chose.

Si cela nous fait du bien, il est tout à fait judicieux de s’autoriser ce qui est à disposition. (En s’assurant de l’endroit où on met les pieds, car la malhonnêteté existe aussi dans ce domaine !) Ce serait dommage de ne pas le faire, parfois ça peut suffire à repartir du bon pied ou à tenir le temps nécessaire, et parfois ça peut aussi être le point de départ d’un travail de fond. Ça peut être la première chose qu’il soit possible de faire. Et en cela, c’est dans tous les cas un début d’action, plutôt que de subir.

En revanche, si nous n’arrivons à prendre aucun recul, si on est dans une situation sans issue et qu’on risque de mourir intérieurement à petit feu … l’objectif d’un accompagnement pertinent ne saurait être d’apprendre à le supporter en serrant les dents. Ni de se mettre dans une bulle toute rose loin de la réalité. Ça peut être, déjà, de maintenir la vie psychique, et il y a des situations où c’est un objectif pleinement justifié en soi. Et dans le temps, cela peut et doit être de chercher par où on peut le prendre, de trouver quelle marge de manœuvre on peut avoir.

apaiser la souffrance n'est jamais inutile

C’est à nous de faire que les choses changent

> La souffrance est un moteur

Les sentiments négatifs sont là pour nous dire quelque chose, et s’ils persistent, cela vient probablement pointer quelque chose qui ne peut pas rester comme c’est.

Et dans un registre plus personnel, si quelque chose nous fait réagir de façon répétée plus que ça ne devrait, là aussi c’est le signal d’aller chercher en nous ce qu’il se passe. Et pour le coup, de pouvoir travailler sur nous-mêmes, nos conditionnements et croyances, et pas seulement en tentant de réprimer ou de faire passer notre réaction.

Il est dommage de rester sur des palliatifs là où on pourrait résoudre le problème. Se vivre comme totalement impuissant n’est ni sain ni juste. On est dans le même registre que la position de victime sur le triangle de Karpman, ou les croyances négatives auto-validantes. Et même si on passe tous par des moments où on voit les choses ainsi, aucun accompagnement n’a pour but d’entretenir cette position.

souffrance comme signal

> Passer à l’action

Au contraire, pouvoir agir, même si c’est à son « petit » niveau, nous redonne confiance en nous-mêmes. Que ce soit dans le sens d’intervenir contre un problème, de se défendre ou de s’éloigner de ce qui nous fait du mal, de dénoncer, de témoigner.

Après une agression, il est légitime et nécessaire de porter plainte. Un employeur qui manque à ses obligations élémentaires ne doit pas être encouragé à continuer en toute impunité. Dans un pays en guerre, contre des mouvements politiques haineux, ou devant la destruction des ressources naturelles, les situations ne peuvent évoluer positivement que si des êtres humains de bonne volonté décident d’agir.

Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer celles que je peux changer, et la sagesse de distinguer les premières des secondes.

Prière de Marc Aurèle

passer à l'action

> S’ouvrir aux autres pour avancer

Nous sommes « les autres » des autres

On ne s’en rend pas compte, mais quoi qu’on fasse, on donne aux autres un exemple de ce qui est possible ou pas. Quand on pense qu’on n’a pas le choix, que c’est soi le problème, quand on donne le change, on valide le système et les croyances en place. Là où ça devient pernicieux, c’est qu’on maintient également les autres dans cette position. La même chose est vraie quand on se renferme parce qu’on a l’impression que personne ne peut nous comprendre (je crois que nous autres hypers, on fait tous ça parfois).

Souvent, on n’est pas seul(e) à être confronté(e) à la situation problématique. Je pense notamment aux environnements de travail. Et si la personne hyper qu’on vient de réconforter sur un groupe Facebook, était en réalité une de nos collègues ? Derrière combien de pairs qui nous donnent l’impression d’aller bien, se cachent en fait des personnes en souffrance ? Des personnes qui ressentent la même chose que nous, des personnes qui se cachent pour pleurer, alors qu’on pourrait se soutenir mutuellement et faire évoluer les choses ?

Ensemble, on va plus loin

Contre la peur, l’impuissance, les situations qu’on ne peut maîtriser seul(e), rien de tel que le lien aux autres. Quand on a besoin d’aide ou de renfort, on se tourne vers son prochain, et à plusieurs, peut-être qu’on peut s’en sortir. Echanger avec autrui nous rassure sur la légitimité de notre ressenti et permet de chercher des solutions ensemble. Ce n’est pas pour rien si depuis toujours, les puissants de ce monde cherchent à « diviser pour mieux régner ». C’est précisément ce qu’on leur permet en supportant patiemment les choses et en faisant comme si tout allait bien.

Dans leur livre Le Pouvoir du suricate, Pablo Servigne et Nathan Obadia livrent une intéressante analyse du sentiment de peur individuel et collectif, et indiquent le lien aux autres comme la clé pour le dépasser.

S’intéresser sincèrement aux autres, prendre le temps de se connaître, en commençant évidemment par partager de petites choses sans trop de risque (ne le faites pas le jour où vous êtes en mode « je suis trop compliquée pour ce monde ! »), sont des éléments qui permettent de sortir de l’apnée et de prendre sa place, individuellement et socialement. En cela, l’accompagnant(e) professionnel(le) peut nous remettre le pied à l’étrier et nous aider à prendre plus d’assurance, mais il n’a pas vocation à demeurer notre unique interlocuteur.

s'ouvrir aux autres pour avancer

La fierté de supporter (et d’où elle vient)

> Quand on a appris qu’il fallait supporter

Il y a une forme de masochisme dans le fait de non seulement tenir le coup, mais de tirer une fierté paradoxale de ce qu’on arrive à supporter. Lise Bourbeau rattache ce comportement à la blessure d’humiliation.

Quand on est systématiquement dans ce fonctionnement, cela témoigne probablement d’un conditionnement du passé, de situations répétées où on s’est vécu comme impuissant(e), pas autorisé(e) à faire autre chose. Dans ce registre, on peut parler par exemple de harcèlement scolaire, d’abus sexuels ou de situations ambiguës, de dépréciation systématique dans la famille et/ou de méthodes éducatives agressives.

Arriver à supporter ces choses de la « moins pire » façon possible était peut-être, à ce moment-là, notre seule marge de manœuvre. Notamment en gardant sa dignité, par exemple en faisant comme si ça ne nous touchait pas. Et c’était déjà une victoire, ou du moins un soulagement, quand on arrivait à garder ce contrôle-là. Mais dans la vie adulte et autonome, c’est loin d’être nécessaire dans toutes les situations.

fierté de tenir bon

> Nous ne sommes pas sur terre pour endurer, mais pour vivre

Si dans notre enfance, c’est ce qu’on a appris, alors expérimenter d’autres comportements à l’âge adulte va nous demander des efforts ; c’est tout un réapprentissage, un peu comme apprendre une langue étrangère. Notre petite voix intérieure va nous souffler que nous prenons un risque, puisque par le passé, cela en était un.

Mais la vie, ce n’est pas que tenir le coup. La vie c’est aussi faire des projets, expérimenter, prendre les décisions qui sont les meilleures pour nous. Il n’y a pas de mérite à rester dans un emploi, une relation, une vie familiale ou une autre situation qui ne nous convient pas ; en tant qu’adulte autonome, on ne doit le contraire à personne. Et à la place, on peut choisir autre chose qui nous plaît davantage.

Découvrir de quelle liberté on dispose en réalité, ça peut être un cadeau extraordinaire !

pas besoin d'endurer pour mériter

Vidéo : Hypersensible : Que faire quand « ça va pas » ?

Auteur/autrice

  • Psychologue clinicienne hypersensible, ma passion est la connaissance de soi et des autres.

    "Dans la vie, rien n'est à craindre, tout est à comprendre"    - Marie Curie

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