
Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.
Albert Camus
🦥En bref : ce que vous allez découvrir ici
- Quand les limites ne sont pas claires : Si dans notre histoire famille nous avons été confronté à des secrets ou des mensonges, cela aura forcément un impact sur notre façon de fonctionner. De façon inconsciente, on aura appris et intégré que certaines choses ne se disent pas. Dans un état d’anticipation permanente : de “trop penser”, les personnes sensibles auront souvent mal à exprimer leurs propres besoins. Par peur du refus ou même du conflit.
- Des limites plutôt que des non-dits : Poser des limites s’avère nécessaire, afin que chacun puisse être informé de ce qui est différent chez l’autre. Cela permet que l’espace de chacun soit pleinement respecté. Une limite qui est saine peut tout à fait s’expliquer et se comprendre, c’est donc l’inverse du non-dit. Elle permet même de protéger son jardin secret.
- Libérer, délivrer … la parole : Lorsqu’on parvient petit à petit à sortir de ce mode de fonctionnement, on prend conscience que ce qu’on dit peut être compris et accepté par les autres. On parvient même à exprimer ce que l’on pense et ce en quoi on croit. L’objectif est de gagner progressivement en assertivité, cette capacité de pouvoir s’affirmer sans pour autant agresser les autres.
- Sortir du secret ou pas ? : Quand il y a des secrets de famille, la révélation du secret ne marque pas la fin de l’histoire pour autant. C’est même une nouvelle histoire qui commence dans notre tête avec des nouveaux éléments à intégrer qui vont venir modifier notre vision des choses. Et puis il arrive qu’on ne le découvre jamais, alors dans ce cas notre version de l’histoire continuera à se raconter, parfois sur plusieurs générations.
- Doit-on tout dire à nos enfants ? : Les enfants sont intelligents et ont un bon sens de l’observation, ils percevront donc lorsque quelque chose cloche. Pire ils penseront assez vite que c’est de leur faute, c’est donc important de leur annoncer les événements importants comme les séparations, divorces, décès, naissances … etc. Sans les prendre pour nos confidents ou nos psychologues, de façon ponctuelle on peut tout à fait parler de ce qu’on ressent. Cela leur montre qu’ils peuvent à leur tour exprimer leurs émotions et leurs besoins, et ne pas les taire.
Normalement, dans une relation entre gens adultes, en amour, en famille ou au travail, on devrait pouvoir tout dire : il n’y a aucune raison que ce ne soit pas possible (en restant évidemment dans un registre légal et respectueux de l’autre). Quand on est dans une situation où on ne sait pas ce qu’on peut dire, où on doit censurer certaines choses, ou qu’on est obligé de longuement les expliquer pour les rendre compréhensibles, c’est un signe qui indique clairement que quelque chose ne va pas.
Juste une précision importante : on ne parle pas ici de la liberté d’expression dans le monde ou dans la société, qui est un autre débat, mais bien du fait de pouvoir communiquer sur les besoins, observations et sentiments qui nous touchent personnellement.
Le non-dit est un mode de fonctionnement
Quand on est dans le secret, tout paraît compliqué, on est dans une anticipation anxieuse de ce qui pourrait se passer de négatif, ou même dans une angoisse indéfinissable. Et inversement, quand on arrive à éclaircir la situation, à éliminer la complication ou le secret, on se rend compte qu’en vrai ça peut être tout simple.
> On a appris des limites qui ne sont pas claires
Le secret est un fonctionnement. Plus on a été confronté, dans notre famille par exemple, à des secrets ou à des mensonges, plus on a tendance à reproduire ce fonctionnement partout ailleurs : à être dans l’anticipation anxieuse de ce qu’on va pouvoir se permettre ou non.
On a appris qu’il existe des choses qu’on peut faire ou dire et d’autres pas, sans même forcément savoir lesquelles et pourquoi ; qu’il est possible à tout moment de faire, malgré soi, quelque chose qui se révèle être interdit ou susceptible d’entraîner des conséquences dramatiques.
On en a déduit que nos besoins sont compliqués à exprimer ou à comprendre, et même peut-être, que c’est nous qui sommes compliqués. Quel(le) hyper ne se dit pas ça parfois ?
On s’est donc décentrés de notre propre besoin, notre ressenti, qui devrait être notre boussole première ; à la place, on va essayer d’anticiper ce qui est possible, ce que l’autre va pouvoir accepter ou attend de nous. Certaines propensions à « trop penser » pourraient trouver leur origine dans ce mécanisme, qui sait ?
On peut même en arriver à un fonctionnement où on ne sait pas ce qu’on voudrait. Tant que quelque chose ne nous a pas été présenté de l’extérieur comme étant possible, on n’est pas au contact de ses propres besoins.
Certaines situations de répétition, de boucle auto-réalisatrice où on n’obtient jamais ce qu’on veut, peuvent s’expliquer ainsi : moins on se sent autorisé à exprimer ses besoins, moins on va être clair dans ce qu’on exprime, et moins il est probable que ce sera entendu et respecté. Ce qui confirme la croyance initiale : de toute façon, ça ne servait à rien de demander.
Alors que normalement, nos besoins n’ont aucune raison d’être compliqués à exprimer : le pire qui puisse arriver, c’est que la réponse soit un « non » ou une demande d’information supplémentaire (et en retour, recevoir cela ne devrait pas être compliqué non plus).

> La limite n’est pas le non-dit
Dans la vie en général, et notamment dans l’éducation d’un enfant, il est normal qu’il y ait des limites, et aussi des espaces privés pour les secrets personnels de chacun. Il ne s’agit pas d’aller contre cela et de tout autoriser, ou d’exiger que tout soit partagé, ce qui serait tout aussi agressif. Les limites sont nécessaires, elles permettent précisément de poser la différence entre soi et l’autre, et d’assurer que l’espace de chacun soit respecté. Si on les respecte, c’est parce qu’inversement, elles nous garantissent une certaine sécurité en retour.
Le problème du non-dit, c’est précisément qu’il n’y a pas vraiment de limites.
Une limite saine est une limite qui peut s’expliquer et se comprendre. A ce titre, elle est structurante, il est possible de l’intégrer et de s’organiser en conséquence. Et inversement, elle permet de savoir ce qui est autorisé.
Dans un fonctionnement pathologique, au contraire, il n’y a pas d’explication logique, ou des éléments manquent pour pouvoir comprendre. Les punitions ou les récompenses, les retours positifs ou négatifs semblent tomber de façon aléatoire. La même chose arrive lorsque le discours affiché est différent de ce qui se passe dans la réalité. Du coup, ne sachant pas ce qui va tomber, on apprend plutôt à s’abstenir, à adopter des comportements « passe-partout » ou à avancer avec une grande prudence, en marchant toujours un peu sur des œufs.

Expérimenter d’autres façons de fonctionner
> Libérer la parole
Le but d’une psychothérapie, du moins dans un premier temps, souvent c’est déjà d’arriver à mettre des mots sur la situation et sur son propre objectif. Et parmi les choses que fait systématiquement un psychologue, il y a la reformulation qui permet justement de s’assurer que c’est bien cela qu’on voulait dire.
Si ça vous paraît pourtant simple, bravo : vous êtes au clair avec vous-même et c’est loin d’être le cas de tout le monde. Souvent, une personne en souffrance va se sentir perdue, débordée par la situation, ne pas savoir par quel bout le prendre, elle va compter sur l’autre pour lui dire quel sens ça a ou ce qu’il faut faire (quitte à ne pas être d’accord avec ce que l’autre lui dira !). Et cela va être une expérience toute nouvelle de se rendre compte que ce qu’on dit, peut être compris et accepté.
Souvent, les secrets reposent les uns sur les autres. Plus le fondement d’un édifice est bancal, plus on est obligé d’en rajouter pour le maintenir à l’équilibre par la suite. Ce principe a fondé les scénarios de films et romans entiers, où à partir d’un petit mensonge bénin, les complications s’enchaînent exponentiellement. Plus le héros essaie d’arranger les choses, plus il se retrouve piégé dans des situations improbables.
Inversement, et j’en ai fait l’expérience, quand on sort de ce fonctionnement, qu’on prend la situation en main et qu’on s’autorise de nouvelles choses, tout peut s’aligner et trouver sa juste place comme par magie. Ce qui ne veut pas dire que tout devient simple et nous tombe dans la bouche tout cuit, mais des situations qu’on croyait inextricables peuvent prendre fin, et on peut se surprendre soi-même, souvent dans l’après-coup, à ne pas avoir ressenti d’angoisse dans une situation qui en provoquait habituellement.
Dans mon cas, ça a été par exemple de me rendre compte que je venais de dire à quelqu’un « ça ne m’intéresse pas » ! Alors que je n’aurais jamais dit ça avant !
Parfois, c’est seulement à ce moment-là qu’on prend la mesure de tout ce qui n’était pas d’équerre jusque-là. A mon sens, l’assertivité n’est pas une posture qu’on peut apprendre et exercer comme un rôle de théâtre, mais quelque chose qui advient une fois que les conditions sont réunies.

> L’assertivité
Le mot assertivité vient de l’anglais (assertiveness). Cela signifie la capacité à s’exprimer, à défendre ses droits, son opinion, sans empiéter sur ceux des autres. Être assertif, ce n’est pas clamer son opinion ou son ressenti à tort et à travers, c’est arriver à poser les choses calmement, sans agresser l’autre ni se sentir agressé en retour. En fait, c’est tout simplement poser des mots dépassionnés sur une réalité, la prendre comme une information.
Gaëtan vous parle régulièrement de communication non violente, qui illustre bien comment cela peut se traduire dans la réalité : poser des choses sans ressentir le besoin de prendre l’autre à partie.
C’est aussi lié au fait de prendre la responsabilité de ses propres actes, ne pas attendre qu’autrui comprenne ou résolve les problèmes à notre place. On peut informer l’autre de ce qu’on ressent, de ce qu’on souhaiterait ou de ce qu’on entend faire, pour cela il faut déjà arriver à se le représenter.
Parfois on a la sensation que personne ne peut nous comprendre … bien souvent quand cela commence par nous-mêmes. La première chose à faire alors, en tant qu’adultes, c’est prendre le temps de clarifier notre propre pensée, prendre du recul. Sinon, il est peu probable que l’autre comprenne mieux que nous-mêmes, ou quand bien même il tomberait juste dans sa proposition, qu’on soit en capacité de l’entendre.
Sur certains sites dérivés du MBTI, une classification des personnalités humaines que j’ai déjà présentée plus longuement dans mon article « Qui suis-je ?« , vous trouverez l’assertivité comme un critère de personnalité supplémentaire. Le postulat étant qu’une personne est assertive si sa personnalité est constituée de façon harmonieuse et cohérente, auquel cas elle serait davantage en capacité d’être claire dans ses idées et leur expression ; le cas contraire est nommé turbulence (retranscrite en A ou T, par exemple ENFP-A ou ISTJ-T). Et si la personnalité reste en principe la même toute la vie, cette capacité peut se travailler en retrouvant plus de cohérence interne et en explorant tous les aspects de soi.
> L’autre n’a pas besoin de tout comprendre pour nous respecter
Quand on progresse dans l’assertivité, une découverte peut être qu’on n’a pas besoin de tout expliquer à l’autre pour qu’il ou elle comprenne. Je pense ici notamment aux personnes qui se demandent s’il faut expliquer à leur entourage qu’elles sont hypersensibles, souvent au moment où on vient de le découvrir soi-même.
Bien sûr, si c’est quelqu’un de proche, comme notre conjoint(e), c’est mieux s’il a la volonté de bien vous connaître et que le partage est possible ; sans partage, il n’y a pas vraiment de relation.
En revanche, par exemple, nos collègues de travail n’ont aucun besoin de comprendre que si nous mettons parfois un casque ou que si nous rentrons déjeuner chez nous, c’est parce que nous sommes hyper et en quoi ça consiste. Tout ce qu’on leur demande, c’est de respecter notre besoin légitime. S’ils ne le font pas, le problème est d’un autre ordre.
Si par la suite, ça ouvre à des discussions, parce que ça intéresse la personne et qu’elle nous aime bien, tant mieux ! Mais à partir du moment où le message est entendu et respecté, toute justification supplémentaire risque de plus embrouiller qu’autre chose, et d’être contre-productive.
> Contacter nos sens
Si on veut davantage arriver à exprimer nos ressentis, le premier objectif peut déjà être d’apprendre à les repérer. Cela rejoint finalement l’idée d’explorer des aspects de nous-mêmes qui nous sont moins spontanés, qu’on a moins appris à écouter. Si on est très centré sur le relationnel ou les sous-entendus émotionnels, ça peut être de s’entraîner à repérer plus d’éléments factuels. Si on intellectualise beaucoup, ça peut être de développer des activités plus sensorielles.
Ainsi, lorsqu’on est en proie à une crise d’angoisse, on peut se réancrer dans la réalité en faisant la liste des choses autour de soi qu’on peut toucher, sentir, voir, entendre. De la même manière, les psychothérapies centrées sur le corps, ou l’art-thérapie, utilisent volontairement des supports sensoriels pour court-circuiter la pensée et contacter d’autres modalités de notre activité psychique.
Sortir du secret
> La résolution passe-t-elle par la révélation ?
Dans les histoires qu’on se raconte, habituellement la résolution passe par la révélation du secret, soit dans le sens qu’on apprend des faits qu’on ignorait et qui expliquent la situation, soit dans le sens qu’on brise le silence sur un secret dont on n’était pas dupe.
Festen de Thomas Vinterberg, par exemple, met en scène la prise de parole symbolique devant la famille réunie. Cela peut évidemment être un objectif, surtout lorsqu’on connaît ce qui est tenu secret, toutefois dans la réalité il est possible que ça ne se passe pas comme ça.
Et inversement, la levée du secret ne signifie pas que le travail est fini. Intégrer les nouveaux éléments, réécrire notre vision des choses, expérimenter ce que ça change, est un processus qui va probablement demander à son tour du temps et de l’énergie psychique.
> Il est possible qu’on ne sache jamais
La personne qui cache quelque chose ne le fait généralement pas dans une intention méchante, plutôt pour protéger quelqu’un (et/ou elle-même !), parce que la réalité était insupportable et qu’elle a estimé que c’était la façon la plus vivable de faire avec. Il est possible qu’elle-même croie plus ou moins à sa nouvelle version des choses (sans doute le malicieux papa de La Vie est belle, de Roberto Benigni, se donne-t-il avant tout du courage lui-même). Parfois elle-même n’est tout simplement pas en capacité de faire ou de penser autre chose. Quelle qu’en soit la raison, il arrive qu’on n’ait pas le fin mot de l’histoire, ou que la personne concernée ne le reconnaisse jamais.
J’ai connu des personnes qui espéraient, jusqu’au décès de leur parent, entendre certaines paroles ou connaître certains éléments de l’histoire, qui étaient prêtes à tout entendre, et qui ont été déçues : comme on dit, le secret a été emporté dans la tombe. Alors, c’est ce qui a semblé le mieux à l’intéressé(e), et nous n’avons pas d’autre choix que de l’accepter.
Cela ne nous empêche pas, de notre côté, d’avoir notre version de l’histoire, et de la transmettre ainsi (en vrai, on ne connaît jamais la totalité de l’histoire de quelqu’un, on en a forcément notre propre représentation !). On a compris, a minima, qu’il y avait là quelque chose qui était compliqué, et qui n’appartient qu’à l’intéressé(e). C’est déjà un grand pas, et ce qui nous permet de ne pas perpétuer ce fonctionnement.

> Un secret peut se transmettre sur des générations
Quand on a grandi dans une atmosphère de secret, il est possible qu’on le transmette malgré soi, alors même qu’on ne cache rien. Toutes les personnes dans ce fonctionnement ne sont pas celles qui ont délibérément décidé de cacher quelque chose.
Parfois, lorsqu’on entreprend des recherches généalogiques, on découvre que l’événement se situait en fait à une génération antérieure : notre parent(e) a grandi avec cela, était en souffrance ou non, mais n’en savait en fin de compte pas plus que nous. Les psychologues parlent ici de « fantôme transgénérationnel« .
Et parfois, un petit-enfant peut être mieux placé, finalement, pour faire la lumière sur le passé, en réécrivant à son tour sa version de l’histoire avec un niveau de recul différent … La transmission ne s’arrête pas avec nous !
> Du coup, faut-il tout dire à nos enfants ?
En parlant d’événements majeurs, touchant toute la famille, comme les naissances, décès, adoptions, séparations … : oui, absolument. Concernant nos propres situations et émotions, c’est également une bonne chose de les informer dans les grandes lignes de ce qui se passe : cela leur évite de faire des suppositions, notamment dans le sens que nos émotions négatives pourraient être de leur faute. La réalité, même triste ou anxiogène, le sera toujours moins que tous les films que l’imagination peut générer dans le cas contraire, et dont on ne peut du coup pas parler.
Cela ne veut pas dire les prendre pour confidents et tout dire sans filtre au moment où on le ressent, mieux vaut le faire dans un moment calme, à froid, lorsque dans notre propre tête c’est suffisamment clair pour pouvoir être posé avec des mots simples. Ce n’est pas obligé d’être détaillé, simplement dire quelle est votre émotion, à quoi elle est due, et si possible, que ça ne concerne que vous-même, que ça n’empêche pas que la vie continue, qu’on les aime très fort et qu’on sera toujours là pour eux.
C’est vrai même lorsque les enfants sont petits ou pas en mesure de comprendre intellectuellement : ils peuvent tout à fait ressentir émotionnellement que quelque chose est retenu, en souffrance ou au contraire que c’est fluide (la même chose est vraie pour une personne âgée qui a perdu son acuité cognitive).
En faisant cela, vous serez d’ailleurs le meilleur exemple pour leur apprendre, à leur tour, à repérer leurs émotions, à les communiquer et à ne pas en avoir peur ; à faire la différence entre l’émotion difficile dans l’instant, et la vie plus large qui continue. Car c’est le cas, toujours.

🦥Le paresseux voudrait vous dire un petit mot (rien d'obligatoire)
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