Voilà une expression qu’on entend souvent, et qu’on peut avoir vite fait de transformer en injonction. Qu’il s’agisse de continuer à vivre après la perte d’un être cher, ou au sens figuré, d’accepter de renoncer à un projet, une relation amoureuse ou amicale ou un bien qu’on possède, on s’entend dire qu' »il faut en faire le deuil » et c’est un état dont on n’a légitimement pas envie.
Je rencontre souvent des personnes qui demandent comment faciliter, accélérer ou adoucir son deuil. Il est évidemment légitime de prendre un soin particulier de soi (ou d’une autre personne concernée) dans ces moments. Toutefois cet état d’exception, lié à des circonstances particulières, a aussi son propre rythme et on ne se rendrait pas service en le reléguant au rang de simple problème ponctuel à gérer.

Le deuil, un état normal ou pas ?
Récemment, l’entrée du deuil dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), l’ouvrage de référence international des maladies psychiques, a fait débat en posant singulièrement la question du caractère normal ou pathologique de la souffrance. Le deuil est évidemment un état de souffrance, et à ce titre il peut nécessiter un accompagnement psychothérapique et/ou médicamenteux spécifique. En revanche, on ne saurait le qualifier de pathologique en soi (il peut le devenir si aucune résolution ne survient dans le temps).
Alors bien entendu, être en deuil n’est pas agréable, et il est légitime de tout faire pour prendre soin de soi et s’alléger la vie si on est dans cette situation. Pour autant, c’est un état normal et qu’il n’est pas possible de « zapper » d’un coup de médicament ou de procédé savant.
Singulièrement dans ce contexte, il est normal et souhaitable d’avoir des émotions tristes. Une personne qu’on a aimée mérite qu’on la pleure. C’est le contraire qui ne serait pas normal, et qui ne témoignerait pas d’un état de bonne santé mentale. Et cela peut évidemment aussi être le cas si on parle d’un animal, d’un enfant à naître, ou au sens figuré, d’une relation, d’une situation professionnelle, d’un projet qui ne se fera pas, d’une partie du corps qui ne redeviendra pas comme elle était …
Perte et tristesse
En psychologie, la dépression est associée à la notion de « perte d’objet » (ce dernier mot est à prendre au sens le plus large) : autant dire que les deux sont corrélés. On est triste quand on a perdu quelque chose ou quelqu’un, que quelque chose manque à notre vie, qu’on est nostalgique de ce qui a été et qui n’est plus, ou de ce qu’on n’est pas ou plus soi-même.
Il serait faux de croire qu’on puisse vaincre la tristesse en faisant en sorte que rien ne nous manque. D’abord, ce n’est pas possible : l’être humain est ainsi fait qu’il ne peut pas tout avoir et tout être (c’est ce principe que les psychanalystes nomment « castration »). Dans la vie, des choses et des êtres vont et viennent, c’est parfaitement normal, et c’est normal que cela suscite des émotions.
Comme pour toutes les émotions, il est normal d’en avoir, et le signe d’un psychisme en bonne santé, c’est plutôt d’arriver à toutes les traverser sans bloquer. Le contraire serait un « figement » artificiel qui viendrait plutôt signer un fonctionnement excessivement rigide.
Les étapes du deuil : un processus
C’est la médecin suisse-américaine Elisabeth Kübler-Ross qui a défini le modèle le plus utilisé pour caractériser les étapes du deuil : choc/déni – colère – marchandage – dépression – acceptation.
L’intérêt de ce modèle est de montrer que le deuil est un processus : ce n’est pas une fonction qui pourrait « s’allumer » ou « s’éteindre », mais un cheminement logique qui demande un certain temps. Le déroulement n’est pas forcément linéaire, il est possible de bloquer à une étape, de revenir à la précédente … Mais il est normal et inévitable de passer plus ou moins par chacune de ces émotions, elles s’enchaînent logiquement. Il est improbable qu’une personne arrive directement à la case « acceptation » (ou alors, il y a déjà eu une forme de deuil avant, comme cela peut arriver par exemple si le défunt a souffert d’une longue maladie dont l’issue était prévisible).
- Le choc / le déni :
Devant une mauvaise nouvelle, la première réaction de notre psychisme est de se figer. On a quasi toujours un moment de « blanc », un moment pendant lequel on se dit que ce n’est pas possible, que ça ne peut pas être ça. Dans cet état, la personne n’est pas accessible à autre chose, inutile de vouloir aussitôt aller sur le terrain de l’expression ou de la réassurance. - La colère :
Quand la vie reprend ses droits, c’est d’abord sous forme de colère : c’est insupportable, on en veut à la terre entière, on cherche un fautif (ou dans une version avec davantage de culpabilité, ça peut aussi être soi), « ce ne serait pas arrivé si … ! » Cette colère n’est pas rationnelle et généralement peu accessible à l’argumentation. Mais si elle est lourde à ressentir et à recevoir, elle est aussi salutaire car c’est de l’énergie qui revient et qui pourra se transformer par la suite. - Le marchandage :
A un moment, le psychisme va comme rechercher une marge de manœuvre et commencer à négocier. Et si … ? Est-ce que ceci ou cela change quelque chose ? La situation n’est donc plus un seul grand bloc indigeste, il devient davantage possible de la décrire, de la « découper », de rechercher par quel bout la prendre. Toutefois, les réponses dans la réalité risquent d’être sans appel et d’entraîner la réaction suivante : la dépression (ou simplement la tristesse). - La dépression (la tristesse) :
La notion de deuil implique malheureusement que les possibilités d’action restent limitées ; toute personne en deuil finit par arriver à ce constat, donc par prendre réellement conscience de la perte irréversible. Cette prise de conscience (qui n’était donc pas possible avant) peut entraîner une grande gamme d’émotions tristes. Si on les réprime ces affects douloureux (par exemple en prescrivant d’office un antidépresseur, ou tout simplement en se disant qu’il ne faut pas pleurer …), on ralentit l’évolution vers la dernière phase. - L’acceptation :
L’acceptation ne veut pas dire qu’on n’est plus triste, mais que l’absence de cet être ou de cet autre élément fait maintenant partie de notre vie, qu’on vit avec. On va pouvoir progressivement réorganiser sa vie en l’intégrant. La vie continue, on a survécu et n’est plus en crise.
Dans le temps, on peut espérer que les bons souvenirs vont progressivement l’emporter, mais la perte fera toujours partie de l’histoire.
La fin fait partie de l’histoire
> Le cycle de la vie
En réalité, tout ce qui existe a une fin. Un travail qu’on ne quitte pas, s’arrête à l’âge de la retraite ; une relation heureuse se termine au plus tard par le décès de l’un(e) des deux ; un bien que l’on possède peut nous être enlevé. A partir du moment où on est en vie, on sera forcément confronté(e) à la perte à un moment ou à un autre. Si on la conscientise jusqu’au bout, cette pensée peut être plombante, et heureusement, on n’est pas tout le temps en train d’y penser, car cela n’apporterait strictement rien.
Cela n’empêche pas, dans la réalité, que l’envie de vivre finisse par globalement l’emporter (du moins la plupart du temps), ni d’apprécier ce que la vie nous apporte de positif. Certaines personnes, après avoir échappé à un danger ou une maladie, le vivent même comme une raison de plus d’être reconnaissant et de se saisir des bons moments. Ou même de changer quelque chose, de faire de nouveaux projets, de mettre un maximum de vie dans le temps qui reste.
> Tout ce qui a une fin n’était pas une erreur
Quand une situation connaît une fin malheureuse, un travail insatisfaisant, une relation malheureuse, une amitié qui se termine mal, on se martyrise parfois la tête : pourquoi j’ai fait ça, je n’aurais jamais dû commencer (je n’aurais jamais dû faire confiance, je n’aurais jamais dû adopter un animal, je n’aurais jamais dû me lancer dans un parcours de procréation …), c’était une erreur depuis le début, cette personne était toxique … Ces ruminations peuvent ajouter de la douleur à la douleur.
Ou aussi sous la forme : l’univers a voulu me donner une leçon … Alors tant mieux si ça nous a appris quelque chose, mais si ça ne l’est pas, c’est ok aussi. La vie est plus grande que nous, tout n’est pas un message qui nous est directement adressé.
Qu’il s’agisse du deuil d’une personne ou d’un deuil au sens plus figuré, un facteur aidant est de retrouver du positif dans l’histoire. Même si cette vie se termine aujourd’hui, elle a été globalement heureuse et il en restera de nombreux bons souvenirs. Cette personne a fait partie de notre vie et nous a façonnés dans ce qu’on est aujourd’hui. Même si cette relation n’a pas été concluante, cela m’aura appris quelque chose sur mes propres besoins et ça a été une bonne décision d’y mettre fin. Même si je quitte ce travail, je m’en suis pas trop mal sorti(e) et je pars la tête haute vers quelque chose qui me conviendra mieux.
Que peut-on faire quand on est touché par un deuil ?
> Se saisir de tout ce qui fait du bien
Prendre le temps de traverser ces émotions, au besoin se faire accompagner. Être doux avec soi-même, ne pas s’imposer de contraintes supplémentaires, se pardonner si on est moins en forme ou si on se permet certaines choses plus que d’habitude.Il vaut mieux accepter cet état, l’écrire, le représenter, en parler, en faire quelque chose, que de le réprimer artificiellement, auquel cas on ne fait que bloquer le processus.
Parfois, dans ces moments, notre intuition peut nous souffler des choses inattendues. L’énergie psychique est dans un état plus mobile, moins stable qu’en temps normal, qui peut faire qu’on ne réagit pas comme on l’aurait pensé ou comme on pense qu’il faudrait réagir. Certains vous diront que les défunts peuvent nous adresser des messages plus ou moins directs. Quoi qu’il en soit, restez à l’écoute de vous-mêmes, et si ces intuitions vous donnent envie d’explorer ce qu’elles sont venues vous dire, faites-le (je ne parle évidemment pas ici de suivre des pulsions dangereuses, qui peuvent toutefois être des indicateurs émotionnels à prendre au sérieux). Elles ne sont jamais là pour rien.
Bien évidemment se saisir de tout ce qui est possible, quelques jours d’arrêt de travail par exemple.
Trouver une écoute : pouvoir déposer ses émotions à quelqu’un facilite leur élaboration. Et inversement, si vous êtes face à une personne en deuil, être là et écouter ses émotions (sans chercher à spécialement répondre) est la meilleure chose à faire. Pour les personnes en souffrance, une des choses les plus douloureuses est souvent la sensation de ne pas pouvoir en parler, ou de ne pas se sentir entendues quand elles tentent de le faire.
> Marquer le coup symboliquement
L’importance des rituels : bien faire les choses permet de clore l’histoire plus facilement, de ne pas avoir de regrets ou de culpabilité par la suite. C’est le moment d’y mettre tout votre cœur, c’est précisément le but de ces rituels : un moment où cette expression est socialement possible.
Et cela comprend aussi bien les rituels institués, comme les obsèques, que les petits rituels qu’on peut se créer à titre personnel. Ecrire une lettre puis la brûler, dire symboliquement au revoir (ou tout ce qu’on veut d’autre !) à la personne, lui dire quelques mots tous les soirs, garder quelque chose d’elle sur soi, déposer un cadeau symbolique, planter un arbre qui poussera …
Et lorsqu’on a perdu autre chose qu’une personne, cela vaut aussi. Ce peut être le moment de faire quelque chose symboliquement, par exemple une retraite de quelques jours dans un endroit qui nous ressource, s’offrir quelque chose qui fait du bien … un signal de bienveillance qu’on s’adresse à soi-même. Tenir un journal de ses émotions : cela permet aussi de les relire, de retrouver une continuité dans le temps. Et même pourquoi pas, se saisir de ce moment pour envisager de passer à complètement autre chose !
Même si la douleur nous semble incommensurable sur le moment, rien n’est permanent, ni les joies ni les peines. Parfois, c’est après un moment difficile que la vie nous fait ses plus beaux cadeaux. Quoi qu’il arrive, la vie continue ; et lorsque le plus lourd de la crise est passé, nous redécouvrons souvent, à l’inverse, la gratitude d’être en vie, du temps qu’il nous reste, et le désir, au contraire, de rendre hommage à nos défunts en continuant à les faire vivre à travers nous.
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